On parle souvent de la pauvreté à tort. Quand on dit pauvreté, on parle tout de suite d'argent, d'enfants si maigres que les os sont près à déchirer la peau fine autour. On parle du SIDA, des bidonvilles, de crasse et de misère. Voilà le décor que l'on plante autour de la pauvreté. La pauvreté ce sont aussi ces gens qui possèdent leur carte de fidélité à la friterie du coin. C'est là que l'on voit qu'il est beaucoup plus facile d'importer la nourriture que de la préparer. Parce qu'en préparant à manger pour les trois voire quatre gosses derrière alors qu'il faut se battre pour que le mari, bourré comme une barrique ne passent pas ses nerfs sur sa progéniture, devient de plus en plus difficile. Alors on va rajouter un tampon chaque soir sur sa magnifique carte en carton rouge et blanche, et on attend toujours avec impatience le dernier tampon. Comme une consécration. La consécration de la frite gratuite. Des frites si grasses que lorsque vous avez fini de les engloutir, dans le fond de la barquette en plastique, il reste toujours une flaque d'huile et de sel. Immonde, me direz-vous. Et avec ça, viennent les problèmes d'obésité et de cholestérol. Vos veines et artères qui se bouchent à cause de ce gras que vous consommez en abondance. Le même gras jaune et visqueux que vous trouvez lorsque vous évidez une poule. Petite, je croyais que c'était du maïs que la poule avait digéré avant qu'on lui tranche le cou, avant qu'elle court sans sa tête sur quelques mètres. C'est tout de même curieux à voir. Mais être pauvre, c'est aussi faire la manche pour gagner un minimum de trente euros pour se faire un gramme de cocaïne avant d'imploser à cause du manque. C'est se crever à dire bonjour à des gens qui se déboiteraient la mâchoire en vous décrochant un sourire. N'essayez surtout pas d'obtenir un sourire un jour pluvieux sur les trottoirs de Lille, ce serait peine perdue. Pourtant, les gens sont habitués à la pluie ici, mais apparemment, cela les refroidie toujours autant.
Nous sommes lundi, le soleil commence à réchauffer l'atmosphère, il est dix heures. Il fait moite dehors, c'est un soleil de mois de février qui se profile. On est là sur le trottoir du métro, nonchalantes, l'air un peu pédant, à se demander si l'on va en cours ou si on s'autorise à aller flâner dans les rues de Lille. Nous sommes deux, on parle de choses et d'autres, on tente d'éviter les détails ennuyeux dans nos discours, on jette quelques coups d'½il intéressés aux garçons qui passent. Subrepticement. On attend que l'une de nous deux prennent une décision. On ne va pas à l'université ce matin. On reviendra à une heure et demi pour suivre les cours de l'après-midi. J'ai toujours ce sentiment de commettre un péché innommable lorsque je ne me rends pas à un cours. Mais la sensation passe très vite. On se retrouve dans le métro. On se marre parce que l'on pense à l'intervenante du cours d'histoire des supports qui va encore faire cours à une dizaine d'élèves, et que heureusement pour nous, notre ennui à nous ne sera pas monopolisé aujourd'hui. En fait, lorsque je vais à Lille, il y a toujours un but prédéfini à mon escapade. Il y a Nico. C'est comme ça, dans ma tête c'est indissociable. Lille va de paire avec Nico. Néanmoins, ce lundi là, j'avais décidé de ne pas aller voir Nico, parce que je savais qu'on allait encore rester là plantées pendant une heure à écouter ses plaintes furtives. Son manque de sommeil à cause du froid dans la cage d'escalier qu'il squatte, les gens qui aujourd'hui encore sont plus que radins, son manque d'appétit, et paradoxalement sa faim latente. Son mal de dos, les problèmes avec la SPA qui lui à pris son labrador et qui lui demande 190 euros pour le faire sortir. Comme si un SDF avait 190 euros. Il pourrait les avoir, mais il y a la came à payer. Heureusement, il reste Rocky, l'épagneul. Il nous couvre tout le temps de poils mais il est tellement affectueux qu'on lui pardonne tout de suite. Bref, on est dans le métro on se dit qu'on ira pas le voir aujourd'hui. On hésite encore sur le choix de la station. On ne sait pas si l'on descend à « Lille Flandres », « Rhiour », ou « République Beaux Arts ». Moi j'aime bien la dernière parce qu'elle est grande et que comme son nom l'indique, elle est pleine de sculptures, de gens endimanchés, bref d'½uvres d'art. Vous discernerez toute l'ironie de ma part sur les gens endimanchés. Mais c'est toujours si drôle pour moi de les voir déambuler comme si la vie quotidienne était un festival sordide. Comme si, si par malheur ils s'étaient négligés ne serait-ce que l'espace d'un jour, le monde filandreux de leurs relations « à usage unique » dont parle Chuck Palahniuk, se serait effondré. On descendra à la gare, parce qu'en fait, on ne sait pas vraiment ce que l'on va faire de notre matinée. Comme si à force de jouir d'une liberté, on en avait aspiré tout le suc. Comme si cette liberté finalement, se transformait en contrainte. On a marché jusqu'à la place. On à rencontré des roumains qui faisaient la manche. C'est étrange cette façon qu'ils ont de présenter l'enfant qu'ils tiennent dans leur bras, avant leur main. Leur manque de moralité exacerbé m'exaspère. Je m'éloigne sans même leur accorder mon attention. On rigole toujours, on passe devant les boutiques en rêvant. On regarde ce pull dans la vitrine qui est si beau, le prix nous éc½ure. On continue notre dédale dans les rues sans réellement s'y attacher. Et puis réflexion faite, le gris ne nous va pas si bien. On s'invente des excuses comme on peut. On sillonne les rues, on essaie d'attacher moins d'importance aux vitrines parce qu'on sait qu'on a pas assez d'argent. On longe la rue de Béthune in extenso. Nico n'est pas là. J'ai essayé de me détacher de ce fait, mais j'ai été obligé de jeter un coup d'½il. Je déclare dans un moment silencieux que j'ai faim. Il est onze heures. J'ai envie d'une gaufre au Nutella comme ils en vendent juste au coin de la rue. Bien sur, c'est fermé. Il y a un autre commerce qui en propose. Je regarde le prix. Trois euros. Puis je pense à mes hanches et à mon ventre graisseux. Je prétexte que le prix est trop cher. On s'éloigne. Je pense toujours à l'amas graisseux que je suis, puis à la honte que cela procure à mon père. Puis je pense au fait qu'il a à me le rabâcher sans cesse. Je déteste tellement lorsqu'il me dit ça. J'essaie de me convaincre que c'est pour mon bien. Je me dis que cette semaine, je mangerai ma soupe du soir, rien d'autre. On passe devant Quick, les effluves de frites grasses et hamburgers aux compositions improbables nous chatouillent les narines et me fait grincer. Ma bonne résolution part aux oubliettes. Ou pas. On réussit à résister à la tentation. On continue d'avancer et quelques magasins plus tard, on tombe sur Nico, fidèle au poste, faisant la manche devant Mac Donald. Il nous sourit. On lui sourit, peut-être un des seuls sourires du jour. Il nous embrasse, me serre dans ses bras. Nous dit des banalités, nous demande comment nous allons. Je lui donne cinq euros. Il me remercie. On parle tous les trois. A certains moments, ils nous abandonne pour demander aux passants « une petite pièce, un peu de monnaie, un petit geste ». Il boit une bière. Une Amsterdam à 8,4°. Il nous en propose. On lui dit que non. Ils parlent tous les deux, je fixe le chien qui tremble assis sur la couverture et qui lui non plus ne me lâche pas des yeux. Puis je regarde Nico, et les traits de son visage. Il ressemble tellement à celui que j'aime par dessus tout, avec ses piercings et ses manies. Je les laisse parler tous les deux parce que je suis perdue dans mes pensées. Complexée par mon semi fantasme et mon dévouement maladif. Ne surtout pas compliquer la situation. Sa voix me tire de mes rêveries. Il me dit que je mets des lentilles. Je rigole en lui disant que non. Il ne dit pas comme tout le monde. Il ne dit pas que j'ai de beaux yeux, il dit qu'ils sont bizarres. Je lui demande pourquoi, presque en m'indignant parce que pour une fois, on ne me complimente pas sur mes yeux. Il me dit qu'ils ont « la couleur des Caraïbes ». Pour me dire ça, il prend son accent sudiste. Il vient de Toulon! Là encore je m'indigne. Il était dans la chaleur de Toulon et vient se refroidir dans le Nord. Il demande à mon acolyte si je porte des lentilles. Cela me fait rire. Je ne dois posséder aucun talent de conviction. Elle lui dit que non, et il s'en retourne sur le trottoir, implorer le bon vouloir des passants. On se dit que l'on a faim mais en même temps le désire de rester ici me dévore. Il revient, toujours en fixant mes yeux. Les siens sont d'un rare beauté. L'iris verte dans laquelle se dessine un anneau de feu. Je suis comme hypnotisée. Une fois de plus sa voix me tire de mes pensées. Je lui demande de répéter. J'avais mal compris ce qu'il venait de dire. Le temps passe et Nico se fait plus familier avec moi qu'à l'habitude. Il caresse ma joue puis repars. Ça ne me dérange pas. Pourtant ses mains sont sales et la crasse en dessous de ses ongles révulserait n'importe qui. Mais il a eu ce regard à la fois poignant et troublant. Il m'offre un badge sur lequel deux pandas amoureux volent dans le ciel. Il souligne le fait que c'est un cadeau et que je dois le garder. Je l'accroche à mon tee-shirt. On rigole tous les trois. Arrivée de Momo que je n'ai vu que deux fois. Il dit à Nico qu'il a la came. Lorsqu'il dit ça, j'observe le sourire qui se dresse au fur et à mesure qu'il parle. À nouveau, c'est la consécration. Nico dit qu'il doit encore se faire dix euros. Momo repars, on reste à trois à nouveau. Enfin plutôt à deux parce que Elody est partit voir Rocky. Nico met son bras autour de ma taille et plante ses yeux dans les miens. Cela m'absorbe tellement que je ne me préoccupe même pas de ce qu'il me dit. Je pense. J'ai envie de lui dire qu'il lui ressemble. Mais je ne le fais pas parce que cela ne sort pas. Il me regarde et me sourit. Je lui sourit il pose son nez contre le mien, de façon à ce que son souffle s'étale sur mon visage. Il repars sans prévenir. Se détachant de mon corps et de ma vue. Je ne me retourne pas, je ne bouge pas. Je suis effrayée parce que mon sens moral se débat dans ma tête. Dans la boîte crânienne, il y a le discours désabusé, presque moralisateur. Un SDF me serre contre lui, et au lieu de me révulser, cela m'émeut. Je reste interdite. Presque muette. Cette réflexion m'éloigne de lui. Lorsqu'il revient près de moi, je m'en éloigne. Comme un voleur qui s'éloignerait de l'objet qu'il convoitait avant de se résigner. Il n'interprète pas. Il ne s'en rend peut-être même pas compte. Je deviens comme farouche. Aussi lorsqu'il dit qu'il va aller s'acheter une bière, je lui propose d'y aller. L'épicerie est à deux minutes à pied de là. J'entraine Elody avec moi. Toutes les deux, on s'amuse du fait qu'il soit si proche de moi aujourd'hui. C'est surement un de nos problèmes. C'est que l'on s'amuse de tout. Comme des enfants. On revient, il embrasse ma joue pour me remercier. Son petit manège recommence, et au fur et à mesure que les minutes passent, il se colle de plus en plus à mon corps. Je frissonne. Je ne sais pourquoi. Il pense que j'ai froid et passe son écharpe autour de mon cou. Je fais mine de refuser mais il conteste d'emblée. Bref je la garde. Il me la noue convenablement, me souris, regarde encore mes yeux, fais un signe de tête, dit qu'il réfléchit trop et retourne faire la manche. Il boit sa bière, m'en propose. J'accepte et bois une gorgée. Le goût amer de la bière ne me frappe pas, il est même plutôt agréable. Midi approche et je n'ai plus faim. Il nous supplie de rester avec lui, Elody plus sage que moi lui dit que nous avons cours. Il nous répond qu'on s'en fout parce que d'habitude on y va pas. On se regarde, on prend conscience que c'est vrai que cela arrive souvent le fait qu'on aille pas en cours. On accepte de rester mais on lui dit qu'on partira à trois heures moins le quart pour assister au dernier cours. Il paraît un peu déçu mais accepte quand même. Et c'est à ce moment là que la maigreur de son visage m'a frappé. Je ne l'avais jamais remarqué. Son visage jeune et lisse, presque impeccable c'est convulsé sous la déception et c'est à ce moment là que j'ai remarqué ô combien l'ossature de ses joues était seyante.